Par Mélinée Coret « Serai-je vivant demain plutôt qu’aujourd’hui ? »

Seule au milieu d’une pièce sinistre, une femme tournoie dans un silence désespérant. Si la transparence de sa robe ne laissait entrevoir des courbes bien vivantes, nous pourrions penser qu’il s’agit d’un fantôme qui, du désœuvrement, eut préféré la danse…

Un aperçu des limbes…: telle est la première évocation qui nous vient à l’esprit lorsque l’on parcourt les photos de Soraya Hocine. On ne sait pas où l’on est, mais on sait que l’on bascule dans un autre monde…

Perché dans les montagnes lozèriennes, éloigné de tout, « Le Peigne », ancien pavillon de l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnolle n’existe plus aujourd’hui. Il fut détruit pendant que l’artiste y réalisait ses photos. De fait, la jeune femme n’eut de cesse de saisir le dernier souffle d’un lieu agonisant, l’ultime témoignage de tous les mots et les maux qui, hier encore, peuplaient cet endroit.

Murs en berne couverts d’un papier peint désuet, carrelage lépreux, chauffage glacial, salle de bain lugubre, cage d’escalier aux allures de prison… Tout ici paraît marqué par l’empreinte d’une infinie détresse… Nombreux sont celles et ceux qui ont laissé dans ces murs les stigmates de leur souffrance, de façon à ce qu’elle raisonne une éternité…

En se mettant en scène au travers ce décor, Soraya Hocine n’a pas occulté sa volonté tenace de combler une perte d’identité aux effets destructeurs. Elle choisit ses poses en fonction des détails de l’intérieur et, par sa seule présence, le lieu semble retrouver tout ce qui jadis en fit le théâtre de l’aliénation.

Sa nudité dérange, miroir d’un esprit à vif, dépourvu de codes, sur lequel la censure n’exerce plus aucun pouvoir. Changeant de coiffes au fil des pièces de façon à incarner plusieurs personnages, l’artiste s’abandonne peu à peu, gagnée par l’atmosphère spectrale qui flotte tout autour d’elle. L’obscurité se confronte à une lumière aveuglante et les anciens pensionnaires de l’établissement semblent ressurgir pour prendre part à un ballet silencieux, dernier hommage au lieu dépositaire de toutes leurs ecchymoses. Absents sur les photos, rarement les locataires du lieu ne furent aussi présents. Une présence palpable où sont convoqués Séraphine Louis, Camille Claudel, Antonin Artaud et des milliers d’anonymes que la société plongea dans l’enfer de l’internement psychiatrique… Cette mémoire bouleversante, Soraya Hocine la porte ostensiblement, crânement parfois, sans jamais verser dans la pitié assassine. Chaque pièce est une rencontre inédite, celle d’un être proclamant tous les possibles du « je est un autre »… Dès lors au labyrinthe architectural se substitue par la magie de l’artiste travestie, le défilé sans fin d’une humanité cabossée où le masque de la résignation peine à dissimuler l’indicible vérité : l’au delà est là. Il n’est d’espoir que du bleu du ciel, il n’est d’espoir que dehors, par delà les murs, par delà les toits. D’une beauté indicible -il est encore de nos jours des plasticiens qui ne craignent pas de convoquer la beauté…- les photographies de Soraya Hocine témoignent d’une tentative sublime et désespérée à regarder en face, à soupeser, à explorer le fardeau de la folie. Pièce par pièce, être par être, elle épluche, elle décortique, elle scrute le lieu où fut enfermée cette part d’humanité dépossédée d’elle même. Ses yeux sont les nôtres. Et son œuvre répond à cette nécessité de nous confronter à tous les possibles de notre folie. L’artiste et ses ersatz nous prennent par la main et nous déambulons à notre tour, nus et coiffés de nos propres aliénations. D’où l’attirance pour raison de transfert automatique, d’où le malaise de tant de beauté avec tant de laideur, de souffrance indicible, invisible.

Il faut se rendre à l’évidence : avec Soraya Hocine, et pour paraphraser Aragon, « photographier a cessé d’être un jeu ».

Parution du 18 novembre 2015 dans le webzine Boum!Bang !                                 http://www.boumbang.com/soraya-hocine/

Par Lise Ott, critique d’art « Serai-je vivant demain plutôt qu’aujourd’hui ? »

Soraya Hocine, Voir à l’aveugle »
Singulières dans leur intention et paradoxales dans les effets qu’elles produisent dans le regard, les photographies qu’a réalisées Soraya Hocine, en 2012, sur le site de l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole en Lozère, obéissent à une double injonction qui relève du visible, tout autant que de son contraire – du côté de l’invisibilité.
Le titre même qu’elle accorde à cet ensemble d’images – « « Serai-je vivant demain, plutôt qu’aujourd’hui ? » – traduit en partie cette dualité ; de même qu’il met l’accent sur un péril possible affectant l’avenir, tandis que le présent vacille en l’absence d’un passé clairement identifiable.
Pour ainsi dire, on ne saurait entrer dans le monde particulier que met ainsi au jour Soraya Hocine, sans y voir à l’aveugle.
Cette instabilité au monde – instabilité de vision, comme de situation, entre ombre et lumière, dont rendent subtilement compte les tirages en bichromie de l’atelier Fresson, le titre, dans sa forme interrogative, en porte aussi la marque. Marque d’un temps en suspens dans lequel s’est inscrit le processus de travail. Marque aussi d’un espace en suspens – Soraya Hocine s’étant volontairement immergée, pour y faire corps, dans un des bâtiments historiques du site lozérien, ce lieu dit « le Peigne », appelé à la démolition, aujourd’hui détruit, où ont vécu, pendant la dernière guerre, des artistes comme Paul Eluard et Tristan Tzara, mais aussi des résistants, côtoyant les patients.
Instabilité donc, mais aussi fragilité. Fragilité du voir, tant les images, prenant allure fantomatique, exhument du passé une vision incandescente, comme prête à s’éteindre, entre flashs de mémoire et éclairs de folie. Corps de bâtiment, salles solitaires, entresols, éléments de paysage entrevus conversant avec des êtres reclus, ou en plein envol d’eux mêmes, auxquels l’artiste, avec d’autres, a prêté sa silhouette pour une performance sans visage, universelle, troublante, émouvante, en apesanteur. Juste une trace sur la pellicule, elle-même accidentée, parfois même à demi-brûlée Au-delà de la neutralité voulue dont témoigne l’interrogation, « Serai-je vivant demain, plutôt qu’aujourd’hui » est une parole de rescapé(e). La polysémie des sensations qu’une telle situation suppose – rescapé(e) d’un passé dont chacun dira la genèse qui lui appartient en propre, fût-elle à peine imaginable – s’origine, pour Soraya Hocine, dans des ruptures fondatrices : incendie de son atelier parisien, dont quelques pellicules réchappent et qu’elle décide de réutiliser ; déplacement en Lozère, où elle partage aujourd’hui son temps avec la capitale ; acceptation d’ « exorciser ses démons » dans ce lieu difficile, mais propice à l’imaginaire, qu’est « le Peigne », où elle trouve des cahiers de patients, guidant son cheminement pour donner forme au passé. Le sien, celui d’autrui. Sublime «double bind « qui cheville le voir à des savoirs intimes.

Par Patrick Faugeras, préface du catalogue d’exposition « Serai-je vivant demain plutôt qu’aujourd’hui ? »

Cette obscénité que la nudité révèle.
Ce qui d’abord nous étreint, c’est un sentiment d’abandon, un abandon qui serait bien plus ancien et bien plus essentiel que celui que l’on éprouve devant des lieux soudainement désaffectés avant que ne s’installe en soi définitivement la conviction qu’aucune existence n’a pu prendre fond de cet espace désolé.
Une rumeur semble encore imprégner et sourdre des couloirs désormais déserts, jonchés de détritus, comme un écho à cet affairement désoeuvré dont le rituel imperturbable ne servait qu’à scander le temps de l’éternité asilaire.
Pourtant les signes qu’un monde s’est, ici, essayé à naître parce que des hommes le voulaient, l’ont imaginé, conçu et imposé à ce bout de terre lozérienne, persistent encore de-ci de-là, évidés toutefois de toute signifiance.
Ils ont imaginé un monde sans s’apercevoir cependant, et malgré toute leur sollicitude et leur grande ingéniosité, que le monde qu’ils concevaient était déjà fini, ou plutôt parce qu’ainsi conçu, ne pourrait jamais naître.
Ces cathédrales de misère, jamais effleurées par l’aile du sacré, aucune énigme n’étant venue ombrer ou alourdir le plissé de leur robe, bruissent encore d’obscures intrigues et de faux secrets chuchotés.

Seule la nudité, et la pudeur qui de toute façon l’enveloppe, est à même, comme l’on cligne des yeux face à la pleine lumière, de révéler la commune obscénité des corps réifiés.
Un regard, que l’on croit averti ou que l’on dit savant , plutôt lointain pourtant, autrement dit scrupuleux et distrait à la fois, d’un seul de ses mouvements dépouille l’intimité de toute sa réserve.
Le grain de la peau est le grain de la pierre est le grain de la peau est le grain de la pierre.
Le grain de la photo est le grain de la peau.