Serai-je vivant demain plutôt qu’aujourd’hui ?

La lumière transperce les murs d’un bâtiment en lambeaux. Un lieu chargé d’histoire et de passages, un lieu où la création, l’art et la folie se croisent, parfois jusqu’à la fusion. Posé sur le sol, recouvert de poussière, une pile de carnets est abandonnée sur une table instable à l’ancien espace d’ergothérapie. Les phrases, les doutes, les questions existentielles inscrites par un ancien résident de l’hôpital psychiatrique François Tosquelles de Saint-Alban-sur-Limagnole en Lozère, ponctuent les pages abîmées par le temps.

« Serai-je vivant demain plutôt qu’aujourd’hui ? » A travers les maux de cette lecture, les mots sauvé des ordures résonnent chez l’artiste.

Soraya Hocine est invitée à explorer le bâtiment qui abritait autrefois la force de la psychothérapie institutionnelle. En s’inscrivant dans la pensée du lieu, l’artiste conserve le témoignage de ce patrimoine, un héritage immatériel où la symbolique du passage s’inscrit dans les interstices de l’oubli et de la folie. Le « Peigne » est le pavillon destiné à être détruit dans les six prochains mois, la photographie capte le dernier souffle de vie avant sa démolition.

A la genèse du projet, la solitude et l’angoisse d’évoluer dans un tel milieu envahit la photographe. A quelle distance doit-elle se placer pour rester indemne ? Les couloirs sans fin, les grandes fenêtres barricadées, les radiateurs froids, les systèmes de sécurité et d’enfermements, les murs délabrés et les objets figés depuis des années sont comme une rencontre avec les esprits du lieu, et ses propres fantômes. Les rayons lumineux et la transparence d’un voile redessine les silhouettes déambulant encore dans le corridor. L’artiste approche la folie résiduelle de cet espace, pour davantage comprendre les identités qui la parcoure. L’imprégnation de la folie est si forte en ces lieux, qu’il est impossible d’y échapper.

En filigrane, le corps de l’artiste s’abandonne à cette perte, perte de limites, de temps, de corps… d’identité. Se perdre pour mieux se retrouver, rencontrer ses fantômes pour mieux les protéger. La construction de récits fait renaitre les âmes, perdues dans ces murs. L’équilibre et la vulnérabilité de l’être humain sont photographiés au prisme de mise en scène décalées de la réalité, des histoires imaginées pour apprivoiser cette institution. La tapisserie fleurie, fanée au fil des jours, sert de décor au corps. Avec pudeur, l’artiste dévoile sa nudité, sans se montrer, elle exprime la fragilité, l’absence de protection et la manipulation de la médecine sur les patients démunis. Face à un corps nu, les vêtements deviennent des camisoles. L’attitude des corps jouent avec le lieu, les postures se plient dans le coin des cloisons ou se juxtaposent aux carrelages, la perte des repères permet de se retrouver.

Le tirage argentique est lui aussi éprouvé par cette dure expérience. L’utilisation de pellicules abîmées par un incendie d’antan, dévoile par transparence des empreintes informes, telles des esprits qui hantent encore le lieu. La mémoire, à travers les archives, l’ambiance pesante du lieu, les écrits des patients remonte à la surface d’un papier épais.

Dans le dédale de l’aliénation, l’artiste poursuit sa quête d’identité exprimant la mise en abyme d’un personnage évanescent à la limite de la folie et du réel, suspendu à la perte de soi, il évolue dans un labyrinthe de chambres, de bureaux, de couloirs et de salle d’analyse, sans perdre de vue cet état limite de l’entre-deux.

« Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celles des gens célèbres. L’idée de construction historique se consacre à cette mémoire des anonymes » Walter Benjamin