Par Lise Ott, critique d’art « Serai-je vivant demain plutôt qu’aujourd’hui ? »

Soraya Hocine, Voir à l’aveugle »
Singulières dans leur intention et paradoxales dans les effets qu’elles produisent dans le regard, les photographies qu’a réalisées Soraya Hocine, en 2012, sur le site de l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole en Lozère, obéissent à une double injonction qui relève du visible, tout autant que de son contraire – du côté de l’invisibilité.
Le titre même qu’elle accorde à cet ensemble d’images – « « Serai-je vivant demain, plutôt qu’aujourd’hui ? » – traduit en partie cette dualité ; de même qu’il met l’accent sur un péril possible affectant l’avenir, tandis que le présent vacille en l’absence d’un passé clairement identifiable.
Pour ainsi dire, on ne saurait entrer dans le monde particulier que met ainsi au jour Soraya Hocine, sans y voir à l’aveugle.
Cette instabilité au monde – instabilité de vision, comme de situation, entre ombre et lumière, dont rendent subtilement compte les tirages en bichromie de l’atelier Fresson, le titre, dans sa forme interrogative, en porte aussi la marque. Marque d’un temps en suspens dans lequel s’est inscrit le processus de travail. Marque aussi d’un espace en suspens – Soraya Hocine s’étant volontairement immergée, pour y faire corps, dans un des bâtiments historiques du site lozérien, ce lieu dit « le Peigne », appelé à la démolition, aujourd’hui détruit, où ont vécu, pendant la dernière guerre, des artistes comme Paul Eluard et Tristan Tzara, mais aussi des résistants, côtoyant les patients.
Instabilité donc, mais aussi fragilité. Fragilité du voir, tant les images, prenant allure fantomatique, exhument du passé une vision incandescente, comme prête à s’éteindre, entre flashs de mémoire et éclairs de folie. Corps de bâtiment, salles solitaires, entresols, éléments de paysage entrevus conversant avec des êtres reclus, ou en plein envol d’eux mêmes, auxquels l’artiste, avec d’autres, a prêté sa silhouette pour une performance sans visage, universelle, troublante, émouvante, en apesanteur. Juste une trace sur la pellicule, elle-même accidentée, parfois même à demi-brûlée Au-delà de la neutralité voulue dont témoigne l’interrogation, « Serai-je vivant demain, plutôt qu’aujourd’hui » est une parole de rescapé(e). La polysémie des sensations qu’une telle situation suppose – rescapé(e) d’un passé dont chacun dira la genèse qui lui appartient en propre, fût-elle à peine imaginable – s’origine, pour Soraya Hocine, dans des ruptures fondatrices : incendie de son atelier parisien, dont quelques pellicules réchappent et qu’elle décide de réutiliser ; déplacement en Lozère, où elle partage aujourd’hui son temps avec la capitale ; acceptation d’ « exorciser ses démons » dans ce lieu difficile, mais propice à l’imaginaire, qu’est « le Peigne », où elle trouve des cahiers de patients, guidant son cheminement pour donner forme au passé. Le sien, celui d’autrui. Sublime «double bind « qui cheville le voir à des savoirs intimes.