Origine(s)

Résidence artistique pour les 10 ans du Pays d’Art et d’Histoire, Mende & Lot en Gévaudan.

Préface du catalogue d’expostion «ORIGINE(s)»

Au fil des siècles, la vallée formée par le Lot est devenue la mémoiregéologique et historique d’un territoire. Il y a une décennie, le Pays d’art et d’histoire de Mende et Lot en Gévaudan se dessine en suivant les rivières, les roches et les récits. Les photographes Soraya Hocine et Audrey Guiraud ont été invitées sur une période d’un an à poser leurs regards sur l’identité de cette région. Leurs approches à la fois opposées et complémentaires placent l’homme au coeur des réflexions. Les fantômes de nos ancêtres médiévaux revivent dans un paysage apprivoisé par les constructions humaines.

Le langage photographique de Soraya Hocine dévoile un univers onirique où le récit fictionnel ponctue la mémoire et le tangible. Les tirages Fresson donnent un relief pictural à ses images argentiques alors qu’un fond noir apporte un rendu plastique sur d’autres photos. Depuis quelques années, la nature indomptée de la Lozère est le nouvel environnement de l’artiste où les questions de l’identité et la famille sont traduites dans un journal cohabitant avec le songe.

À travers les ruines du passé, Soraya Hocine propose un voyage dans l’histoire. En feuilletant les pages du temps, elle remonte au XIIIe siècle pour comprendre la genèse de ce territoire composé de deux baronnies. Perché entre ciel et montagnes, le vestige majestueux du château du Tournel est la source dont le récit découle. C’est également de ce point de vue que l’on observe dans ce paysage vallonné la naissance du Lot. Ainsi, c’est en suivant cette rivière dont les méandres sculptent le relief que débute le conte…

Avec trois personnages légendaires, Soraya Hocine donne corps à son récit. La figure charismatique du Baron du Tournel assure la défense de la Vallée du Lot. La puissance de l’évêque Aldebert III du Tournel donne un nouveau contour à Mende dont il ordonne la fortification avec de hauts remparts. L’homme de caractère reçoit la Bulle d’Or, cet ordre royal lui accordant les pleins pouvoirs sur les terres du Gévaudan. Aujourd’hui les pierres envahies par la végétation dissimulent le souvenir de l’édification médiévale du château de Chapieu sur le mont Mimat. La douceur d’Iseut de Capio est née dans cet édifice. Cette femme poétesse laisse encore entendre ses poèmes épistolaires dialogués.

Au-delà de l’histoire, l’identité du territoire apparaît par la beauté de ses paysages. Au milieu d’une forêt épaisse, une falaise souveraine surplombe les terres bleues, une terre atypique qui était autrefois un fond sous-marin. En contrebas, le lit froid du Bramont afflue avec vigueur jusqu’au Lot quelques kilomètres plus loin. La vallée du Valdonnez est le décor des pas chevaleresques de la famille du Tournel habitant le Château de Montialoux jusqu’à celui du Boy. Au bord des chemins, la sauge sauvage et l’oeillet dans un cycle sans fin observent le passage des hommes, les lambeaux de pierres et l’eau toujours en mouvement.

Les rayons de lumière transpercent l’ombre tels des flèches. Dans cette agitation à peine perceptible, la rivière vivifiante semble flotter dans le temps, dans un monde entre deux. L’éternel recommencement de la nature met en suspension la mémoire. Cette eau vive témoin des âges conserve en elle tout son mystère. La sérénité des reflets sur la surface limpide inspire confiance autant qu’hésitation. Depuis la source jusqu’aux limites du territoire, le Lot inscrit en filigrane ses lignes de vie.

Le parcours photographique de Soraya Hocine traverse la mémoire afin de présenter l’imaginaire d’un territoire. Plus exactement les fragments d’images, tel le morcellement persistant des peintures religieuses à Cultures.

L’oeil d’Audrey Guiraud se pose sans s’imposer sur l’architecture, les modules, l’espace. L’homme et son environnement sont les enjeux de son travail d’installations et de photographies. Les proportions d’un immeuble ou la modestie d’un appareillage de pierres lui permettent de révéler l’expression des matières et des formes. Elle se situe dans cet interstice entre le dépassement de l’échelle et la sensibilité du contact.
Le courant d’eau du Lot est bordé par une ligne sinueuse de goudron sur cinquante kilomètres. La diversité des paysages le long de cette route est polymorphe. Toutefois c’est en observant minutieusement la roche qu’Audrey Guiraud élabore la voie de sa recherche photographique et plastique.

Le relief creusé durant des millénaires par le ruissèlement de l’eau élève des montagnes aux empreintes diverses. Les minéraux assument la mémoire de l’environnement strates après strates. Les évolutions de l’air en fonction des ères colorent singulièrement les roches. Au cours du dernier siècle, l’homme marque son chemin en découpant d’immenses blocs de pierre. Aujourd’hui, ce tracé fait le lien entre les vingt-deux communes du territoire, du Bleymard au Villard en passant par le Valdonnez. L’artiste incise dans une plaque de métal la ligne vitale de la rivière qui s’altère en symbiose avec son support.

Audrey Guiraud arpente ces montagnes ouvertes… La roche figée dans sa lourdeur semble inerte pourtant elle se transforme dans l’invisible avec l’humidité, l’accumulation, l’érosion… La pierre est vivante dans un lien au temps ralenti par rapport à l’échelle humaine qui s’accélère. En suivant le rythme des saisons, la photographe capte des lumières et des contrastes qui animent la surface poreuse, lisse ou friable des bords de route abandonnés des regards des conducteurs. Loin de présenter un échantillon des matériaux, Audrey Guiraud interprète ce qu’elle voit.

La confrontation avec les roches brutes du territoire permet d’en saisir la genèse. Le calcaire, le granite et le schiste élèvent le paysage en couches successives symbolisées en lignes colorées sur les cartes actuelles. La frontalité avec la mémoire géologique des sédiments argileux ou magmatiques évoque les origines du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui…

Depuis des siècles, l’homme s’approprie la matière pour habiter le lieu. Le caractère des pierres est utilisé pour renforcer les remparts de la ville, ériger d’imposants château médiévaux, révéler des édifices religieux, construire les maisons bourgeoises et fermes de campagne… Dans l’élaboration du réseau routier, le retrait de matière est préféré à l’ajout mettant à nu la montagne.

La main de l’homme dévoile le minéral dans sa pureté, autant sa fragilité que sa force. Le long de la nationale 88 les découpes mécaniques laissent des traces rigides
dans les roches. Cette cicatrice indélébile de l’empreinte de l’homme sur le paysage défile dans le rétroviseur. Sur une feuille de papier, la roche se plie, se déplie, se replie dans l’espace. Les stries de la machine se multiplient entre ombre et lumière. A l’image du clair-obscur décrit par Gilles Deleuze « à une extrémité le sombre fond, à l’autre la lumière scellée ». Le fragment d’une montagne insaisissable tient désormais dans la main de l’artiste qui imagine d’autres possibles…

Dans le cours d’eau sinueux du Lot se reflètent l’image du temps… Elle coule à l’infini, il défile sans fin. Elle contourne la roche, il écrit l’histoire. Elle est l’origine, il donne le sens.
Le Pays d’art et d’histoire de Mende & Lot en Gévaudan puise sa source dans l’environnement naturel et se construit avec la vie des hommes. L’imaginaire médiéval de Soraya Hocine communique avec la pureté des roches d’Audrey Guiraud. La double recherche photographique est une entrée présente sur ce territoire singulier. Cette lecture est une clé pour en comprendre le devenir guidé par les mots de Victor Hugo « l’avenir est une porte, le passé en est la clé ». Les regards des artistes invitées dialogue pour recomposer les fragments de l’histoire inscrite dans les pierres et les mémoires des habitants.

SANDY BERTHOMIEU
Critique d’art, doctorante en esthétique
Origine(s) 2016