Méta(mor)phoses

Préface Méta(mor)phoses par Christine Ulivucci

Dans ses précédents travaux, Soraya Hocine nous avait invités à explorer la mémoire collective et individuelle, à parcourir des lieux désaffectés, à interroger l’inscription de l’individu dans son territoire. Avec Méta(mor)phoses, elle poursuit son fil rouge et nous propose un recueil d’archives photographiques subtilement revisitées. Pour ce projet, six familles lozériennes ont accepté d’ouvrir leurs albums d’images intimes et ont laissé la photographe réinterpréter ces matériaux vecteurs de mémoire.

A travers ce livre, dont le titre pointe la question de la mort, Soraya Hocine nous exhorte à reconsidérer le passé. Sortant la photo de famille de son contexte, de sa place assignée dans l’album et le récit familial, elle la décolle d’un temps immuable et nostalgique et la fait voyager dans l’imaginaire de son regard.

Elle reprend des éléments existants pour réinventer une histoire et alimente un discours narratif qui inscrit une parole dans le temps présent. L’artiste réagence les images, nous donnant à voir un puzzle dans lequel s’emboîtent des morceaux épars de mémoire et une multitude d’insectes colorés et de végétaux qui entrent en dialogue et s’éclairent mutuellement.

Le papillon, symbole de la métamorphose, modifie notre vision. L’image échappe alors à l’immobilité du temps épinglé et se place du côté de la trace vivante, du temps en perpétuelle transformation. Dans ce remaniement, insectes et photos sortent de leurs cadres et de leurs pochettes et se rejoignent dans un corps à corps qui redonne densité et relief aux protagonistes. L’animal totem attribué à chaque individu et qui le suit à travers les âges vient renforcer sa singularité au sein du collectif et pointer sa place de sujet. Au-delà d’un apparent effacement, il souligne l’identité. Les végétaux, savamment distillés, relient les individus à un parcours de vie qui suivrait les méandres de leur arbre familial.

Soraya Hocine ramène à la vie des souvenirs enfouis, revivifie et réinterroge la mémoire des expériences vécues. Dans une forme d’association libre visuelle, elle laisse place à l’imprévu, à l’inattendu. Avec sa baguette, elle déplace, repositionne les insectes, module, telle une cheffe d’orchestre qui accompagnerait une mélodie visuelle. Contrebalançant intention et attention flottante, elle crée une fantasmagorie déroutante. Le retentissement des flashs de la table de banc-titre vient faire écho aux électrochocs de réanimation sur une table d’opération. Mais plus qu’il ne ressuscite le passé, ce travail suscite des images mentales et favorise des associations.

Papillon, scarabée, grillon, coccinelle, abeille, végétal viennent percuter notre regard. Masquant ici un visage, soulignant là une attitude, ils orientent notre lecture et forment le punctum de la photo, « ce hasard en elle qui me point », comme le définit Roland Barthes. Le signifiant émerge. Le réel est remis en jeu selon une nouvelle constellation. Par le télescopage des photos et des insectes, Soraya Hocine nous entraîne vers une autre forme du voir, vers une exploration de l’inconscient familial. Car les photos de famille dépassent largement leur message visible. Elles ont une force intrinsèque, une forme d’inconscient en lien avec l’invisible. L’artiste nous permet d’appréhender, au détour d’une posture, d’une atmosphère ce qui jusque là restait caché. La noirceur des ailes d’un papillon ou des carapaces renforce ainsi la part d’ombre de certaines configurations. L’insecte fait son entrée dans l’évidence de la scène, créant le trouble dans sa fulgurance. Plutôt que de se raccrocher à une image idyllique, l’accent sera mis sur le jeu entre le caché et le révélé et tel que le suggère l’historien de l’art Georges ­Didi-Huberman sur le « toujours inquiéter le voir ».

Dégagée des entraves d’une vision préétablie, l’image nous entraîne dans un processus de déchiffrage de signes dont nous ne connaîtrions pas encore la langue. C’est toute la force du travail de Soraya Hocine de nous placer devant la photo de famille comme devant un tableau inconnu et de nous en livrer une vision à la fois poétique et symbolique. Nous entrons dans un kaléidoscope d’images qui font effraction, oscillent entre l’intime et l’extime et nous relient à la vie dans son aspect fragile et changeant. Cette collection particulière, déroulée le long d’un parcours visuel novateur, nous engage à jouer avec l’inquiétante étrangeté chère à Freud, à décrypter les mythologies familiales et à repenser notre rapport au temps.