Metamorphosis

L’histoire de la photographie se découvre dans les albums de famille. Cet objet que l’on conserve précieusement et que l’on transmet comme un trésor aux générations suivantes est au cœur de ce travail plastique.
À partir du printemps dernier, plusieurs familles lozériennes entre Mende et la vallée du Valdonnez ont ouvert les pages de leur histoire à Soraya Hocine (suite à un appel diffusé dans la presse locale). Les portraits en pose longue, les scènes du quotidien, les cérémonies importantes témoignent de la vie des habitants de la Lozère. Un territoire où la nature est sauvage, les saisons sont marquées et c’est aussi le territoire le moins peuplé de France. Avec subtilité, l’artiste appose des insectes et des papillons aux couleurs multiples sur ces photographies anciennes patinées par les manipulations et les regards. Par ce geste, ces images personnelles font écho à chacun. Le temps passé et présent d’une ville et d’une histoire se content à travers le regard de l’artiste qui déplace les images recueillies du souvenir vers un autre imaginaire.
La démarche plastique de l’artiste consiste à extraire la réalité de la photographie en proposant une interprétation, une autre vision du temps, ainsi raconter une nouvelle histoire loin d’être un processus documentaire. La mémoire des images anciennes s’efface pour laisser place à un regard contemporain. Il ne s’agit pas d’oublier le contexte initial mais simplement d’estomper un passé parfois trop lourd pour laisser paraître un présent moderne et poétique.
Dans le processus de création, la photographie est retirée de l’album de famille, comme déracinée de son contexte. L’artiste dépoussière l’image, la prend entre ses mains, se l’approprie et positionne la fragilité des ailes de papillon, la noblesse d’un scarabée noir qui devient le masque d’une époque d’antan. L’intention originelle de l’image réapparait avec ces insectes morts ayant une apparence vivante. A la manière de la taxidermie où l’animal obtient une seconde vie exposé dans une collection, ces nouvelles images peuvent rejoindre le cabinet de curiosité. Finalement, la photographie révèle en filigrane une autre image dans laquelle les souvenirs s’effacent pour que d’autres s’inscrivent.
Le lien entre les photographies et les insectes (scarabée, abeille, cigale, papillon, etc.) est organique, il nous rappelle la nature de la Lozère qui prend possession de l’image en recouvrant un détail, un visage, un lieu. La fragilité des ailes d’un papillon renforce l’impact d’une image en mettant en avant ce qu’il cache. Le symbole du battement d’ailes d’un papillon ou la vivacité d’un insecte (re)vitalisent ces images. Le paradoxe temporel entre la durée de vie éphémère d’un papillon rencontre les images argentiques qui ont traversées jusqu’à cent ans.
Par ailleurs, c’est un voyage bordé de fiction.
L’humain change de visage, se transforme, se métamorphose avec ces insectes affirmant un trait de caractère, soulignant une attitude. Dans les albums de famille, il n’y a pas de héros seulement des personnages d’une lignée, ces figures parfois anonymes font corps avec l’insecte qui les masque autant qu’elle les montre. Cette hybridation de réalité et d’imaginaire fait référence à un univers cauchemardesque et troublant évoquant les peurs enfantines. Dans cette atmosphère d’inquiétante étrangeté l’onirisme prône sur le récit familial singulier. Ces photos hybrides permettent un regard merveilleux ou fantastique sur une réalité interprétée.

Les différentes familles sont reliées par le territoire de la Lozère, que l’artiste traduit dans le choix des images reflétant une singularité des lieux. L’ancrage dans le territoire de ces familles parfois (et souvent) sur plusieurs générations montre une continuité, un attachement au lieu et au paysage qui décrit leur histoire. La recherche d’un espace singulier dans la nature pour les papillons rejoint le choix d’un endroit particulier de la photographie, comme espace de sureté et d’évidence.
Dans la succession des étapes de production, l’image se déplie jusqu’à retrouver les pages du livres, à nouveau rassembler, dans un nouvel ordre, un nouveau récit. La lecture des images s’ouvre du cercle familial vers la sphère artistique d’une part et aux futurs lecteurs d’autres part. Ce projet présente un portrait du territoire lozérien et une interprétation de l’image familiale, entre authenticité et créativité. Cet ouvrage présente l’album de famille comme un objet poétique similaire à un herbier. De mains en mains, cette édition de beau livre d’art voyage et rencontre la mémoire de tous, tel est le but de cette publication valorisant la singularité de la Lozère. Les albums des six familles participantes racontent une nouvelle histoire, une nouvelle famille, reliant les temps.

« Ce que la Photographie reproduit à l’infini n’a lieu qu’une fois : elle répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter existentiellement. » Roland Barthes, La chambre claire