Créatures de cabaret

Cabaret légendaire et emblème d’un certain Paris, le Lido fête cette année son soixantième anniversaire. Chaque soir, cinquante artistes sur scène font rêver plus de deux mille spectateurs. La revue « Bonheur » est à la hauteur de la démesure : neuf millions d’euros pour monter le spectacle dont trois millions pour les costumes. On y vient pour l’extravagance des femmes et le mythe des strasses et des plumes. La photographe Soraya Hocine s’est glissée en coulisses, épiant les rouages de ce temple de l’illusion. Elle en saisit les moments intimes et dévoile la mécanique de la féerie.

Sur scène, l’ostentation. Celles des corps sculpturaux et des décors en profusion. Les lumières venues de toute part rehaussent les parures et créent la magie du spectacle. Pendant ce temps, en coulisses, sous l’œil discret de la photographe, les artistes s’affairent, se maquillent, s’habillent et se déshabillent pour entretenir l’éclat du fantasme.

Elles sont en métamorphose et apparaissent sur ces images comme des caricatures idéales, empesées par les artifices. Dans cet univers de machinerie, l’icône factice, chic et glamour traverse la frontière entre l’imaginaire et le réel, opérant un avatar presque rituel. Pour que la revue soit parfaite, peu de place est laissé au hasard. Soraya Hocine s’attache justement à capter ces gestes raidis par la mécanique du spectacle, répétés soir après soir. Car le rêve des spectateurs ne saurait admettre l’erreur.

En réalité, dans l’ombre des loges, le corps musculeux des artistes figé par l’appareil photographique semble androgyne. Les chorégraphies exigent une formation et un entraînement de danseuse classique. La féerie créée sur scène dissimule l’effort des répétitions quotidiennes. Avant chaque représentation, entre les poulies et les treuils, s’accomplit le même protocole frénétique que saisit la photographe, et se croisent alors des silhouettes fantomatiques qui semblent absentes. L’oeil attentif de Soraya Hocine s’empare des instants d’abandon, des regards qui se perdent dans le vague. La fatigue transparaît derrière l’outrance du maquillage. Les instantanés révèlent sur ces visages grimés l’humain et l’artifice du masque. Chacune erre dans un état d’entre-deux. Elles restent concentrées ; à la limite entre elles-mêmes et le personnage qu’elles incarnent sur scène, quelques instants plus tard. Loin des feux des projecteurs, elles sont déjà en représentation et posent inconsciemment pour l’objectif. Elles deviennent sous les yeux de la photographe ces créatures d’apparat qui hantent l’imaginaire du public.

Vân Pham                                                                                                                                               Remerciements à Cécile Vazeille

Cabaret le Lido, avenue des Champs-Elysées Paris. 2005 – 2006

Ce travail photographique fut publié dans Le Monde 2, n°118 en mai 2006, sous la forme d’un portfolio intitulé «  Au bonheur du Lido  ».