Créatures de cabaret

Les projecteurs flamboyant de la scène contrastent avec la lumière blanche des coulisses. La fragilité de la peau nue se pare d’apparats et de costumes démesurés. Peu à peu, les femmes se transforment en danseuses, arborant de grandes plumes bariolées, de hauts talons aux reflets brillants, des coiffes et bijoux scintillants. Les silhouettes extravagantes s’alignent, peu à peu les
différences s’estompent. Ces corps métamorphosés par l’exigence du spectacle, deviennent androgynes, uniformes…
Dans cet univers féérique où l’humain fusionne avec l’artifice, l’illusion d’un idéal de beauté bascule vers l’excès, alors le fantasme devient personnage. La précision technique ne laisse aucune place à l’imprévu. L’organique évolue vers la mécanique d’une marionnette. Des poupées de cabaret pour qui chaque geste est contrôlé, chaque pas est mesuré, chaque expression du visage est figée. Reflet de l’identité, le visage par son abondance de maquillage, se masque, s’efface. Avant de gravir les marches menant vers cet autre monde imaginaire, les regards témoignent d’une concentration inquiétante proche de l’épuisement, les yeux fixes évoquent l’oubli de cette transformation, peut être la conscience de cette perte de soi nécessaire le temps de la représentation.
Une même gestuelle inlassablement répétée laisse entrevoir une effervescence spontanée entre deux tableaux. Le mouvement est incessant, dans le bâillement des portes les contours s’évaporent. Seuls les artifices accrochés dans l’étagère attendent leur tour de passage, une attente synonyme de suspension dans ce tourbillon. Le cabaret s’organise en plusieurs rythmes, celui des machineries et
celui de l’humain, au croisement de ces deux temporalités opposées, l’image se brouille. Le flou de certains clichés redonne vie aux masques et réanime ces créatures de cabaret.
Entre le réel et le rêve il n’y a qu’une infime distance que la magie du spectacle comble. Cet interstice, le moment où l’individu bascule dans l’autre, cet autre onirique existant dans le regard du public, mais se désincarnant des danseuses.

Cabaret le Lido, avenue des Champs-Elysées Paris. 2005 – 2006